« Piller le manioc, c’est très long et ça fait mal au dos…
Surtout après les travaux des champs, c’est vraiment éprouvant ! Parfois, on est tellement fatiguées que l’on n’arrive même pas à piller assez pour donner suffisamment à manger aux enfants, ou alors on a tout simplement pas le temps de piller assez, tant nos journées sont remplies ! » me confiaient Victorine et Béatrice lorsque nous nous sommes rencontrées.
Mais que font-elles donc de leur journée ?
Elles se sont levées dès l’aube, 4 heures, 5 heures du matin pour les plus chanceuses, et ne se coucheront pas avant 21 heures. Et leur journée ne sera que labeur et efforts physiques, presque tout le temps debout ou plutôt courbée en deux… mais que peuvent bien faire ces femmes ? Ont-elles un problème de gestion du temps ? Sont-elles désorganisées ?
Ni l’un ni l’autre: elles ne bénéficient tout simplement d’aucune facilité dûe au progrès dans leurs tâches ménagères, elles doivent assumer les revenus du foyer, la subsistance et la logistique de toute une famille, ainsi que l’éducation des enfants.
Suivons-les au fil des heures :
• Dès l’aube : se rendre au puits, marcher 15, voire 30 minutes, voire parfois plus. Puiser et en profiter pour se laver et faire une menue lessive…
• Revenir du puits, marcher à nouveau en sens inverse, flanquée des fameuses bassines colorées portant les 20 à 50 litres d’eau en jerricanes sur la tête.
• S’occuper des enfants, servir quelques galettes ou une bouillie pour chacun (cela c’est pour les meilleurs jours, en période de soudure par exemple, on ne mange qu’une seule fois), balayer la case et devant la porte, étendre le linge…
• Il est déjà plus de 7 heures : l’heure d’aller aux champs ou de se rendre au marché de la ville la plus proche, tout dépend de leur activité ou de la saison. Encore marcher !
• Commence alors une longue journée de travail (environ 10 heures…) Debout toujours ou courbée en deux !
• Sur le chemin du retour, il faut acheter le grain, ramasser le bois mort pour faire le feu.
Porter, encore porter ; le dos n’en peut plus !
• Arrivée à la maison, il faut piller le grain (et c’est long !), faire le feu et la cuisine
• Puis laver les enfants à la bassine et faire la vaisselle, toujours courbée en deux.
Il est 21 heures : c’est l’heure du repos enfin !
Et elles ne perçoivent aucun revenu !
Les femmes consacrent donc les 2/3 de leur temps à travailler, mais elles ne perçoivent que très très rarement un quelconque revenu.
Savez-vous que
70 % des plus pauvres de notre planète, c'est-à-dire de ceux ne bénéficiant pas d’un revenu minimum de deux dollars par jour pour survivre, sont des femmes ?
Dans une économie dite « informelle », le travail n’est pas rénuméré.
Survivre et manger c’est déjà beaucoup ! Vendre ses quelques récoltes ou le produit de son travail sert tout juste à manger et pouvoir acheter de quoi continuer à travailler demain…
S’instruire pour sortir de ce cercle infernal, oui mais comment ?
Les jeunes filles sont encore trop souvent écartées du système scolaire, simplement parce qu’elles sont des filles. Plus tard, trouver le temps de s’instruire, d’apprendre à lire, à compter est un véritable luxe pour beaucoup d’entre elles, vous l’aurez compris en les suivant tout au long d’une journée. Quant à trouver l’argent…
Il est cependant prouvé que, en de nombreux pays en développement, confier une tâche à une femme est plus efficace qu’à un homme.
Les ONG humanitaires s’appuient souvent sur les femmes pour mener des projets de développement communautaire. Elles sont jugées plus fiables, également dans les projets de micro-crédit.
«Vous n’imaginez pas comment ce moulin a changé notre vie ! ».
Mais, revenons à Victorine et Béatrice qui m’ont inspiré cet article…
«Vous n’imaginez pas comment ce moulin a changé notre vie ! ».
Très franchement, non ! Après la visite du moulin à manioc, je ne suis pas plus enthousiaste que cela : une énorme machine bruyante (comparé à mon mini robot ménager !) qui toussote et crache plus de poussière que je n’en peux supporter. Que cela puisse changer la vie de ces femmes et provoquer autant de liesse… je suis dubitative.
Pourtant ce moulin ce n’est rien de moins que :
- une heure de travaux pénibles (piller le manioc) en moins chaque jour,
- la possibilité de diversifier les repas pour les enfants : le temps gagné peut être utilisé à la fabrication de galettes issues de farines différentes auxquelles on peut ajouter d’autres aliments plus nutritifs pour les enfants (sucre, protéines). Dans une zone où la malnutrition sévit, c’est vital.
Et puis, le moulin, c’est aussi une belle œuvre bien gérée par le comité des villageois (à 90 % des villageoises !). Après avoir bénéficié d’un soutien initial, grâce aux donateurs en France, il dégage désormais des bénéfices !
En effet, chaque seau de manioc moulu est vendu 50 centimes de francs CFA (à peine 10 cts d’euros), de quoi entretenir la grosse machine, rémunérer correctement le meunier qui l’actionne et… porter secours aux enfants malnutris et à leurs familles.
Quelle leçon ! Le temps gagné est « réinvesti » dans l’aide aux plus démunis que soi !
Du lever du soleil jusqu’à son coucher, bénissons l’Eternel pour la facilité qui nous est accordée dans l’accomplissement des tâches quotidiennes.
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